Comment être grand-père ?
C'est un art, parait-il ! C'est en tout cas ce qu'Hugo, qui pratiquait plus l'amour ancillaire à la sauvage que la piété familiale veut nous faire croire. Est-ce l'âge ou la fatuité ? je ne sais ! Toujours est-il que si je me suis longtemps inquiété de savoir si je serai un bon père, désormais en tout cas, je semble me lover spontanément dans ce rôle nouveau pour moi !
Ému, comme toujours, comme jamais, par cet enfantement. Quelque chose dans cet ensemencement originaire où je soupçonne la métaphysique de jouer sa partition. Loin des rêves et des projets, à l'écart de toute consolation, c'est l'être qui sourde d'un refrain que nous n'aurions jamais du oublier.
Sans doute marchera-t-il loin à distance des traces qu'on aura laissées pour lui : il ne réalisera que sa propre promesse où je chéris ce qui, de liberté, souligne cette hominescence-là ! Sans doute me propulse-t-il encore plus de l'autre côté, mais j'aime à penser que l'homme des dernières fois aura encore quelque histoire à dessiner pour celui des premières fois !
Je n'ai jamais su ce qui nous pouvait ainsi pousser à enfanter. Je crois peu aux instincts qui, au reste, soulignent trop nos ombres; je crois peu aux aiguillons de la raison qui n'a jamais su étourdir que ses propres circonvolutions; non ! décidément, d'ici chuchote une voix assourdissante qui veut être portée, transmise. Jamais je n'aurais éprouvé autant qu'aujourd'hui cette impérieuse supplique de la parole : dire, transmettre, traduire ? Non simplement déposer entre ces jeunes mains ce que j'ai moi-même reçu des miens et prolonger, autant que faire se peut, le lointain écho qui me hante, cette ultime objurgation de l'être qui veut se pousser tel le contre-ut d'un oratorio que nous n'épuiserons pas. Du témoin, j'aime moins celui qui atteste que le geste qui confie.
Tel je me sens, tel je me dois !
J'eus la chance d'avoir un grand-père magnifique qui me fit adorer le conte; j'eus un père qui ne sut résister au silence de ses angoisses : renouer le fil si fragile qui faillit s'effilocher c'est, peut-être, réinventer une souche, exhausser une dignité, et panser de trop anciennes blessures.
Ceux-là dévalent d'un estoc trop ancien, trop fragile, trop écartelé, pour omettre jamais que l'être s'invente à chaque coudée; combien l'identité est odyssée à éprouver mais à n'achever jamais. Le leur souffler, pour que la fierté jamais ne rime avec arrogance mais avec confiance !
Je leur dirai ces terres que l'on rêve sans jamais pouvoir y accoster mais n'en point désespérer pour autant ! Je leur dirai ces frontières qui meurtrissent sitôt qu'on renonce à les franchir ! Je leur chanterai ces prières que je comprends pas toutes mais me saisissent néanmoins ! Je leur ferai aimer ces pluies qui ensemencent et purifient ! ces orages qui nous appelent à la colère et les soleils qui nous invitent à la vie. Je leur veux raconter le pain qui est partage et la langue qui est envolée. Je leur dessinerai ces portraits presque gommés d'hommes et de femmes qui ne parvinrent pas toujours à être grands mais si dignes cependant ; des sentiers ronceux où ils s'écorchèrent, des chemins qui ne mènent nulle part où ils faillirent s'égarer mais se dénichèrent nonobstant.
Et le poids de la pensée !

